8ème commandement : Aide-la dans sa lutte contre le varroa par des moyens naturels

Dans une gestion permacole des colonies d’abeilles mellifères, il faut évidemment se poser les questions suivantes : Y-a-t-il des prédateurs naturels du varroa, petit acarien indésirable dans nos ruches, et si oui, comment les mettre en œuvre ?

Dans mon article de juillet sur le commandement « N’élimine pas le couvain des mâles, j’ai mentionné le problème de l’infestation des ruches par cet acarien parasite des abeilles, Varroa Jacobsoni[1], originaire de l’Asie du Sud-Est, où il vit aux dépens de l’abeille asiatique (Apis cerana).

Une production de miel moins généreuse par Apis cerana et une propension à la désertion de la ruche en cas de perturbations multiples, a conduit certains apiculteurs occidentaux à importer en Asie des colonies d’Apis mellifera, plus tolérantes aux pertubations et plus généreuse en production de miel.  Mauvaise idée ! 

La cohabitation des 2 espèces d’abeilles permettra au Varroa Jacobsoni de parasiter Apis mellifera.  Le retour en Europe de colonies d’Apis mellifera infestées servira de point de départ à sa propagation, favorisée ensuite par, entre autres pratiques apicoles, les transhumances[2] et le commerce d’essaims à l’échelle mondiale.

Arrivé en Europe dans les années 1970, Varroa Jacobsoni s’est propagé quasiment sur l’ensemble de la planète et sera rapidement surnommé Varroa destructor après l’observation d’une mortalité croissante de nos colonies d’Apis mellifera.

Apis mellifera est en effet beaucoup plus vulnérable que sa cousine asiatique à la présence de varroas dans la ruche parce qu’elle pratique moins l’épouillage et que son cycle de développement est plus long (21 jours pour une ouvrière, 24 jours pour le faux-bourdon),  permettant ainsi au varroa de se reproduire en plus grand nombre.

Sans intervention de l’apiculteur, la plupart des colonies d’Apis mellifera s’effondrent en 2 années, victime de la prédation que l’acarien varroa opère aux dépends des nymphes en développement (taille réduite, malformations des ailes) et aux dépends des abeilles adultes (virose, perte d’énergie, réduction du butinage). 

L’apiculteur dispose de plusieurs armes pour intervenir … les plus souvent utilisées sont les médicaments et les acides :

1.    Les médicaments (PolyVar®, Apistan®, Apivar®, etc.) sont lipophiles et se retrouvent donc dans les cires.  En conséquence, des traces de ces produits sont détectées dans le miel et le pollen, même si le traitement aux médicaments n’est utilisé qu’en dehors de la saison mellifère.  A ces effets indésirables s’ajoute le fait que les varroas ont maintenant développé des résistances contre ces médicaments. 

2.    Les traitements aux acides (oxalique, formique, etc.) ne s’accompagnent pas de résidus dans les cires et le miel. Ils ne provoquent pas de résistance mais ont pour principal effet secondaire, un accroissement significatif de mortalité des abeilles (reine comprise) au moment du traitement et une réduction de la longévité des abeilles qui ont été exposées aux acides.  

Une 3ième voie[3], en cours de développement, est née de l’observation de colonies d’Apis mellifera qui résistent au varroa comme Apis cerana et donc survivent malgré l’absence des traitements évoqués. 

Elle vise, par sélections successives, à obtenir des abeilles qui ont un « comportement VSH » (pour Varroa sensitive hygiène)[4] permettant de briser le cycle de reproduction de varroa, de résister à sa croissance exponentielle.

Outre les effets secondaires d’une sélection orientée vers 1 objectif (perte potentielle de biodiversité génétique), les moyens techniques mis en œuvre pour accélérer ce processus de sélection me paraissent peu compatibles avec une apiculture respectueuse de l’abeille et de ses besoins biologiques : élevage artificiel de reines issues de colonies présentant un début de résistance au varroa, anesthésie et fécondation artificielle de ces reines par du sperme de faux bourdon également issus de colonies présentant un début de résistance au varroa pour augmenter, sélection après sélection, ce comportement VSH et donc la résistance au développement exponentiel du nombre de varroas dans la ruche, en cours de saison. 

J’en arrive à une 4ième voie, plus naturelle mais encore sous exploitée, consistant à utiliser des prédateurs du Varroa destructor, en d’autre termes d’appliquer un des grands principes de la permaculture maraîchère: miser sur les auxiliaires pour lutter contre les ravageurs.

Quels seraient les auxiliaires potentiels de l’apiculteur dans sa lutte contre le varroa indésirable ? 

Un peu de recherches sur le web révèle qu’il y en a au moins 2 qui ont suscité l’intérêts de biologistes[5] : le « Chélifer cancroïde » plus connu sous la dénomination de « Pseudo-scorpion » et le « Stratiolaelaps scimitus ». 

Ces 2 organismes sont chasseurs et consommateurs de varroas phorétiques[6] (ceux qui s’accrochent aux abeilles).  S’ils sont présents durant toute la saison apicole dans nos ruches, de moins en moins de varroas s’immisceront dans les alvéoles occupées par les larves pour s’y reproduire. Cela cassera le développement exponentiel du nombre de varroas en cours de saison et le nombre d’abeilles porteuses de varroas phorétiques n’atteindra jamais le seuil fatidique qui condamnerait la colonie par épuisement de ses abeilles ouvrières.

Comment faire de ces auxiliaires potentiels des hôtes de nos ruches ?

En apportant à nos ruches quelques adaptations pour qu’il puissent s’y reproduire.

1- Le principe de base est le même pour les 2 prédateurs mentionnés :  prévoir un bac socle rempli d’un mélange de terre / terreau, compost, broyats et feuilles mortes  sur lequel déposer la ruche de manière à créer une relation sol-ruche.  Nos 2 prédateurs sont en effet terricoles et vivent dans les premiers cm du sol … l’idée est de leur préserver un milieu dans lequel ils peuvent se réfugier, se reproduire (Stratiolaelaps scimitus)  et de leur permettre de monter dans la ruche pour y chasser le varroa. 

Il est impératif que le grillage du plancher de la ruche soit en contact étroit avec le mélange pour créer cette relation sol-ruche.  Le grillage reste indispensable pour éviter que des hôtes indésirables (mulots, souris) ne s’installent dans le bas de la ruche, à la recherche d’un abri et de chaleur. 

Un bac qui se prolonge vers l’avant de la ruche ou sur le côté de la ruche permet alors à la pluie d’humidifier la partie exposée à l’air libre et par ce biais, de maintenir plus facilement le taux d’humidité recommandé du mélange sous la ruche. 

2- Le fait de devoir mettre le mélange contenu par le bac socle de la ruche en contact avec le grillage du plancher, réduit fortement la ventilation de la ruche puisque seule la porte de la ruche est ouverte et disponible pour le renouvellement de l’air dans la ruche.  Dans une ruche conventionnelle, déposée par exemple sur des palettes, une partie ou toute la surface du plancher de la ruche permet le renouvellement de l’air.

Il faut donc prévoir que la ruche soit ventilée de bas en haut, soit munir le couvre cadre (plafond de la ruche) d’une ou deux fenêtres équipées d’un grillage à mailles fines qui maintient les abeilles dans leur habitat et de prévoir un élément intermédiaire entre le plafond de la ruche et son toit qui joue le rôle d’extracteur d’air. 

3- Pour les pseudo-scorpions, il faut prévoir une adaptation supplémentaire.  En effet, ils étaient présents dans les ruches pailles et ont disparu des ruches modernes aux parois lisses.  S’ils peuvent vivre dans le sol (lisière de forêt), ils apprécient aussi s’installer sous l’écorce des arbres, sous des pierres, dans des fissures rocheuses, dans le creux des arbres. Ils ont besoin d’anfractuosités pour s’y nicher, y pondre leurs œufs et assurer ainsi leur reproduction.  J’ai donc rempli les cadres en périphérie[7] de paille et broyat contenu par du grillage à mailles fines agrafé sur les 2 flancs.  Cela réduit la zone habitable par les abeilles à 8 cadres sur les 10, ce qui ne pose aucun problème pour autant qu’en pleine saison (d’avril à août), l’apiculteur assure à temps l’agrandissement du logis vers le haut par ajout d’une hausse.[8]

En conclusion, je mise donc ma lutte contre Varroa destructor essentiellement sur Stratiolaelaps scimitus qui est commercialisé[9] et dont la survie dans le mélange est assez facile à contrôler mais espère néanmoins, qu’à terme, quelques pseudo-scorpions migreront du sol vers la ruche, s’installeront dans les matières brunes (paille et broyat) mis à dispositions dans les cadres latéraux des ruches et s’y reproduiront. 

Ces 2 auxiliaires prédateurs du varroa ont des cycles biologiques très différents (vie courte, reproduction très rapide des Stratiolaelaps et l’inverse pour les Pseudo-scorpions).  Il me reste à espérer  qu’un équilibre sera trouvé, sachant que les Stratiolaelaps seront, au même titre que les varroas, des proies des Pseudo-scorpions.

Georges

Abeille ouvrière porteuse d’un varroa phorétique

Pseudo-scorpion et sa proie

       Stratiolaelaps scimitus

Plancher de ruche placé sur des parpaings contenant le mélange terre/terreau + compost + broyat

Cadre de corps contenant paille et broyat pour accueillir les pseudo-scorpions

Ruche placée sur les parpaings contenant le mélange via son plancher

 

 

[1] Je vous renvoie vers l’article de juillet ou je vous décrivais comment cet acarien se reproduit dans nos ruches aux dépends des nymphes en développement.

[2] La transhumance consiste à déplacer des colonies vers des sources de nourriture abondante pour une bonne pollinisation favorable à l’agriculteur et une récolte ciblée (miel de colza, miel de lavandes, etc.) pour l’apiculteur.

[3] Projet « Arsita Bee Research Belgium » (https://aristabeeresearch.org/fr/) subventionné par la Région Wallonne.

[4] Le comportement VSH consiste en la capacité par les abeilles (1) de détecter les cellules operculées qui hébergent une femelle varroa, (2) d’ouvrir les opercules et (3) d’évacuer les nymphes des cellules infestées, brisant ainsi la capacité de reproduction de varroa qui est dépendant de la présence de nymphes vivantes pour s’en nourrir et se développer.

[5] Sabrina Rondeau, biologiste à l’Université Laval a prouvé que le Stratiolaelaps scimitus était bien un chasseur du varroa phorétique et qu’il ne perturbait pas le couvain tandis que Torben Schiffer, zoologiste allemand, a étudié le Pseudo-scorpion

[6] Les varroas phorétiques sont des varroas femelles qui s’accrochent aux abeilles et les « vampirisent » en perçant leur cuticule et en se nourrissant de leurs corps gras, ce qui crée des voies d’entrées aux virus et les affaibli, réduisant ainsi leur capacité de butinage. Ces varroas phorétiques quittent l’abeille « hôte » pour s’introduire dans une cellule qui va être operculée en vue de la transformation d’une larve en nymphe, pour s’y reproduire.  Après la naissance de la jeune abeille, l’ancienne femelle varroa et les jeunes femelles varroas qui ont pu être fécondées s’accrochent à une abeille dans l’attente d’une nouvelle opportunité de se reproduire dans une cellule habitée par une larve.

[7] Cadre 1 et 10 d’une ruche Dadant 10 cadres

[8] Une hausse est un élément qui se pose sur le corps de ruche et est muni de cadres qui serviront de support aux constructions de cire, comme dans le corps de ruche. J’y reviendrai à propos du commandement « Offres aux abeilles un habitat confortable »

[9] Il en faudrait ± 5.000 par ruche. On peut les acheter par internet conditionnés dans leur substrat de culture et à la réception du colis, les saupoudrer sur le plancher et sur les têtes de cadres.