6è commandement : N’élimine pas le couvain de mâles

L’article de juin consacré au commandement « Ne tue pas la reine » abordait le rôle de la « reine » des abeilles dans la reproduction via le renouvellement des membres de la colonie au cours d’une saison apicole et via la dispersion des colonies dans le cadre de l’essaimage.

Ce mois-ci, j’aborderai le rôle des abeilles-mâle appelés faux-bourdons et commenterai le commandement « N’élimine pas le couvain de mâles ».

Qui sont les mâles ?

Les abeilles mâles sont les abeilles nées d’un œuf non fécondé : en d’autres termes, ils n’ont qu’une mère et une paire de grands parents.  Seules, les ouvrières et la reine sont nées d’un œuf fécondé au moment de la ponte.

Ils sont aussi les abeilles dont le développement, soit le passage de l’œuf à la larve puis à la nymphe qui émergera de son alvéole sous forme d’abeille mâle, est le plus long.

Jugez en : la reine nait après 16 jours (vive la gelée royale !), les ouvrières après 21 jours et les mâles après 24 jours.

Qu’est-ce qui les caractérise ? 

Physiquement, ils sont nettement plus volumineux (± 230 mg) que les ouvrières (± 100 mg) mais néanmoins moins grands que la reine.  Ils sont pourvus d’yeux beaucoup plus développés et de récepteurs sensoriels supplémentaires sur les antennes … mais sont dépourvus de glandes cirières, des structures anatomiques nécessaires au butinage (récolte du nectar et du pollen) et de dard (ils ne savent donc pas piquer pour se défendre).  Leur vol fait penser à celui du bourdon, d’où le surnom de « faux-bourdon »

Comme la reine, ils sont incapables de se nourrir par eux-mêmes et dépendent des ouvrières nourricières.

Ils ne sont pas présents dans la colonie toute l’année … la reine pond les premiers œufs non fécondés seulement fin février pour les premières naissances au printemps et ils sont chassés des ruches à l’automne (et donc meurent), quand il n’y a plus de vols de fécondation de jeunes reines.

Vous l’aurez-compris : les faux-bourdons sont élevés et dotés des moyens utiles à leur fonction N° 1 : la fécondation[1] des jeunes reines.

Rôle des faux-bourdons !

On dit souvent qu’ils ne servent à rien dans la ruche, ce qui n’est pas tout à fait exact et un rien méprisant.  Ils participent à l’équilibre interne de la colonie[2] par la production ou l’évacuation de chaleur via le travail de leurs muscles alaires particulièrement développés

Leur rôle essentiel : voler jusqu’à épuisement dans les congrégations[3] de mâles qui réunissent les faux-bourdons des ruchers environnant dans l’attente d’une jeune reine.  Etre doté d’une bonne musculature de vol, de bons yeux et d’organes sensoriels supplémentaires, comme précisé plus haut, s’avère utile dans la course à la fécondation des jeunes reines.

Dès qu’une jeune reine se pointe, c’est effectivement la course pour être le premier à pouvoir la féconder en plein vol … et mourir après l’accouplement par arrachement de l’appareil génital.  Seuls les plus costauds et les plus rapides y arriveront mais la plupart mourront, sans avoir pu féconder une jeune reine,  ± 1 mois après leur naissance.  Triste sort que celui de l’abeille mâle !

Pourquoi est-il courant, en apiculture, d’éliminer une partie du couvain de mâles ?

Pour l’expliquer, il faut aborder le problème de l’infestation des ruches par un acarien, parasite des abeilles, qui nous vient d’Asie : Varroa Jacobsoni surnommé Varroa destructor.

En effet, sans intervention de l’apiculteur, la plupart des colonies s’effondrent en 2 années, victime de la prédation qu’il opère aux dépends des nymphes en développement (taille réduite, malformations) et aux dépends des abeilles adultes (virose, perte d’énergie, réduction du butinage).

Pour se reproduire, la femelle Varroa s’introduit dans les alvéoles ou vont se développer les pupes ou nymphes juste avant l’operculation[4] de l’alvéole. Elle y pond ses œufs, un œuf de mâle en premier lieu, plusieurs œufs femelles ensuite. Il faut que les œufs donnent naissance aux petits varroas et que le mâle ait le temps de s’accoupler avec une ou plusieurs femelles  avant la naissance de la nymphe d’abeille or la reine nait 16 jours après la ponte, l’ouvrière 21 jours et le mâle 24 jours après la ponte : lequel des 3 sera plus favorable à la reproduction de la femelle varroa ?  Le couvain de mâles bien sur !

Une alvéole d’ouvrière permettra la fécondation de 1 à 2 varroas femelles alors qu’une alvéole de mâle permettra la fécondation de 2 à 4 varroas femelles.

Supprimer du couvain de mâle, facile a repérer, à 1 ou 2 reprises en cours de saison est une des recommandations usuelles en apiculture pour lutter contre la varroase[5]

Comment éliminer du couvain de mâles

Le couvain de mâles est assez facile à repérer sur le cadre dans la mesure ou l’opercule (petit capuchon de cire) qui ferme l’alvéole lorsque la larve est prête a se transformer en nymphe est beaucoup plus bombé (dans le haut de l’image) que pour le couvain d’ouvrières (moitié inférieure de l’image).

Par ailleurs, l’apiculteur peut favoriser la localisation du couvain de mâles en proposant un cadre ou une partie de cadre de corps sans cire gaufrée, placé en périphérie du couvain … les ouvrières cirières y bâtiront des alvéoles aux dimensions plus grandes, propices à l’élevage de faux-bourdons, et il sera aisé ensuite pour l’apiculteur de découper, lors d’une visite[6] de la ruche, cette partie de couvain de mâles avant leur naissance.  En éliminant ce couvain, l’apiculteur élimine les varroas qu’il abrite.

Conclusion

Si lutter pour réduire la pression de Varroa destructor sur les colonies d’abeilles est indispensable et si éliminer une partie du couvain de mâle dans une colonie contribue quelque peu à réduire l’infestation, encore faut-il se poser la question de sa pertinence.

Si le couvain de mâle est plus propice à la reproduction des Varroas que le couvain d’ouvrières, ce dernier est nettement plus abondant et au total, nettement plus de Varroas adultes se développent dans du couvain d’ouvrières … qu’on ne peut évidemment pas éliminer.

Est-il dès lors vraiment pertinent d’éliminer du couvain de mâles sans se poser la question des effets à long terme de cette pratique en termes de biodiversité ?  Réduire la population des faux-bourdons dans les ruches, c’est aussi réduire le nombre de faux-bourdons volant dans les congrégations de mâles, ce qui pourrait avoir des conséquences en termes de brassage génétique.

Force est de constater qu’aucune étude sur ses éventuelles conséquences n’a été menée et que le principe de précaution serait peut-être de faire confiance à la nature.  C’est ce qui justifie pour moi le commandement « N’élimine pas le couvain de mâles »

Georges

[1] Ils produiraient quelques millions de gamètes mâles (spermatozoïdes) génétiquement identiques. La reine se faisant féconder par ± 12 faux-bourdons lors de ses vols de fécondation, est capable d’accumuler et conserver un nombre assez phénoménal de spermatozoïdes (± 7 millions) dans sa spermathèque et pourra dès lors féconder le nombre impressionnant d’œufs qu’elle pond au cours de sa vie.

[2] Essentiellement la nuit et en matinée ou quand ils sont bloqués dans la ruche l’après-midi, par mauvais temps.

[3] Ces zones de congrégation rassemblent dans l’après-midi, selon la densité des ruchers environnants,  de 1.000 à 10.000 voire 15.000 faux-bourdons, à bonne distance des ruches dont ils proviennent.  Ce comportement assure un brassage génétique indispensable à la survie de l’espèce.

[4] La reine pond son œuf dans une alvéole ouverte (1). L’œuf donne naissance à une larve (2) nourrie par les abeilles nourricières pendant quelques jours. La larve bien développée se transformera en nymphe dans une alvéole fermée par un bouchon de cire (3), l’opercule. L’abeille adulte grignote l’opercule et s’extrait de l’alvéole 21 ou 24 jours après la ponte selon que c’est une ouvrière ou un faux-bourdon.

[5] Je reviendrai sur l’origine de cet acarien prédateur dans nos ruches, sur les méthodes classiques de lutte contre son développement dans la ruche et sur une méthode plus en phase avec les principes de permaculture consistant à favoriser les auxiliaires pour lutter contre les ravageurs.

[6] Pour rappel, chaque visite de la ruche avec sortie des cadres contenant le couvain, est une véritable intrusion dans l’habitat des abeilles comme je l’expliquais dans l’article sur le commandement « Sois le moins intrusif possible » d’une gestion permacole des colonies.  Vous l’aurez compris, j’ai banni l’élimination du couvain de mâles dans ma pratique apicole.