9è commandement : Partage les récoltes avec les abeilles

La notion de partage des récoltes [i] avec les abeilles est bien évidemment un des commandements de l’apiculteur soucieux d’une gestion permacole de ses colonies. 

En Belgique, la plupart des apiculteurs ne récoltent le miel qu’à 2 reprises en cours de saison apicole :

  • La miellée de printemps s’étale du début de la floraison du saule marsault (mi-mars) à la fin de la floraison de l’aubépine (vers la mi-juin). Elle est habituellement la plus importante et sera récoltée dans la 1ère quinzaine de juin.
  • La seconde miellée dite d’été, moins abondante, sera récoltée après la floraison du châtaignier, soit habituellement fin juillet – début août.

Les abeilles sont exclusivement végétariennes et se nourrissent du nectar des fleurs, transformé en miel[ii], et du pollen[iii] des fleurs que vont récolter les butineuses.

On peut définir le butinage de l’abeille mellifère[iv] comme une exploitation systématique, quasi industrielle, d’une espèce de fleur déterminée au moment de sa pleine floraison. L’abeille s’étant mis en mémoire l’architecture de la fleur, sa couleur, son odeur, se déplace d’une fleur à l’autre, reproduisant exactement les mêmes mouvements pour collecter pollen et nectar : cette organisation du travail à la chaîne lui permet de raccourcir ses temps de visite et de porter au maximum sa capacité productive.  Le bon geste une fois appris est reproduit indéfiniment jusqu’à épuisement de la source florale.

Les butineuses[v] d’une colonie représentent environ 50% de la population totale d’une colonie soit 20.000 butineuses pour une colonie de 40.000 abeilles.  Elles exploitent dans les conditions climatiques normales, les ressources de nourriture situées dans un rayon inférieur à 3 km autour de la ruche.  Au-delà de cette distance, le rapport entre apport de ressources alimentaires et dépense d’énergie devient moins favorable.

La découverte d’une source de nourriture est réalisée par des éclaireuses qui prospectent l’environnement floral et, de retour à la ruche, communiquent aux butineuses les informations utiles à l’exploitation de la source par la fameuse « danse des abeilles » réalisée sur un des rayons de cire.  Cette danse est répétée par les premières butineuses qui ont capté le message des éclaireuses et confirment ainsi, à leur retour à la ruche, l’intérêt de la source florale, créant ainsi un effet d’entraînement.

Une colonie peut exploiter plusieurs sources florales localisées par ses éclaireuses mais une abeille donnée, ayant assisté à la danse d’une éclaireuse ou d’une butineuse déjà informée, continuera d’exploiter la source florale renseignée par la danse à laquelle elle a assisté tant qu’elle estimera la ressource rentable.  L’observation à la planche d’envol montre l’exploitation de sources de nourritures différentes via les pelotes de pollen, de couleurs différentes, accrochées aux pattes postérieures des butineuses.

On peut dire que les butineuses se tuent à la tâche[vi] pour nourrir la reine et toutes les abeilles de la colonie au quotidien, pour assurer le développement de la colonie en cours de saison (nourrissage des larves) et pour constituer des provisions pour les périodes de disettes (période ou l’environnement floral est moins riche naturellement voire quasi inexistant, appelé trou de miellée ; réduction ou absence de butinage liée à d’importantes perturbations climatiques) et surtout des provisions qui vont permettre aux abeilles d’hiver de faire la jonction entre les dernières floraisons d’automne et les premières floraisons de printemps (période d’hivernage).

Le miel qui ne sert pas directement aux besoins quotidiens de la colonie est stocké pour une part dans le corps[vii] de ruche et ensuite dans les hausses ainsi appelées parce que l’apiculteur rehausse le logement de base, le corps de la ruche, en ajoutant des modules auxquels la reine n’a généralement pas accès et dont les cadres garnis de gaufres de cire servent uniquement au stockage et à la conservation du miel.  Les hausses[viii] sont les greniers à miel de nos abeilles … si ce n’est que ces greniers ne sont pas permanents, qu’ils peuvent être enlevés lors de chaque récolte.

L’abeille mellifère est généreuse en travail et constitue des provisions largement excédentaires par rapport à ses besoins s’il y a concordance « Floraisons – Soleil – Chaleur » … ce qui permet à l’apiculteur des récoltes de miel qui peuvent atteindre 40 kg de miel et plus les meilleures années.

C’est ici qu’intervient la notion de partage !

Soit l’apiculteur extrait la totalité du miel disponible dans les hausses et le conditionne pour son usage personnel et pour la vente, éventuellement en garde 1 kg par ruche pour nourrir ses colonies en février, soit il maintient en place une hausse dont il n’extrait pas le miel et assure ainsi une réserve de miel largement suffisante pour que les abeilles d’hiver puissent

  1. hiverner, c’est-à-dire vivre au ralenti avec pour seul travail, celui d’assurer à la reine et à la colonie une température de survie (20°c au centre de la grappe) durant la période d’hivernage.
  2. relancer le processus de croissance de la colonie quand la reine recommencera à pondre. Il faut cette fois garantir une température de 32°c pour un développement harmonieux du couvain, nourrir les larves et relancer l’activité de butinage.

Les colonies enruchées ont besoin selon les races d’abeilles d’une réserve de 15 à 20 kg de miel avant le début de l’hivernage.

Vue d'un cadre de hausse repli de miel Opération visant à désoperculer, c'est à dire, enlever le bouchon de cire qui ferme les alvéoles avant placement dans la centrifugeuse
La centrifugeuse manuelle doit être maintenue en place pendant la manipulation Le miel coule du bas de la centrifugeuse, est filtré et recueilli dans un récipient ad hoc avant d'être mis en pot

Si toutes les hausses ont été extraites, il est fort probable que les abeilles ne disposent pas de ces 15 à 20 kg de réserve de miel dans le corps de ruche (le miel stocké dans le corps de ruche n’est jamais extrait) et il faudra alors nourrir les abeilles fin août – début septembre avec du sirop de sucre qu’elles transformeront en miel, cette fois pour leur propre usage uniquement.  Cela fonctionne, les abeilles survivent à l’hivernage avec ce miel de sucre qui n’a bien sûr pas toutes les qualités d’un miel né de la transformation du nectar de fleurs : moindre diversité des sucres, absence des acides organiques, des matières minérales, des enzymes, des vitamines, des substances antibiotiques naturelles qui caractérisent un miel d’origine florale, … bref, absence de tout ce qui fait l’alchimie du miel.

Quelles sont les conséquences de ce nourrissement artificiel?  Difficile à dire, les études sont rares dans la littérature apicole.  Il semblerait qu’en fonction du processus de fabrication des sirops de nourrissement, des dommages sur la couche épithéliale de l’intestin moyen ont été mis en évidence. Il en résulterait une mauvaise digestion et résorption des nutriments (diarrhée) avec pour conséquence une réduction de la durée de vie des abeilles.

Il semblerait également qu’une partie de ces réserves, non consommées durant l’hiver, sont alors remontées par les abeilles dans la hausse et donc incorporées au miel récolté au printemps par l’apiculteur.

Le nourrissement artificiel ne devrait donc être mis en œuvre qu’avec précaution et parcimonie, dans des circonstances exceptionnelles, comme par exemple les conditions climatiques exécrables survenues au moment des floraisons que nous avons connues cette année.  Selon les régions, on parle de récoltes de printemps 2021 réduites de 50 à 70% par rapport aux années précédentes.

Une apiculture se voulant respectueuse de l’abeille mellifère voudrait que ces dernières puissent toujours bénéficier de réserves suffisantes et de première qualité, à savoir leur propre miel conditionné, comme elles le font depuis de siècles, dans des alvéoles de cire operculées (fermées par un film de cire).

N’oublions pas qu’il y a de nombreuses variétés d’abeilles solitaires qui sont tout aussi importantes à la pollinisation et donc à notre alimentation et totalement dépendante de ce que la nature peut leur offrir.  Pour leur survie, il faudrait multiplier les sources florales disponibles dans notre environnement et pourquoi-pas, revoir la conception de nos jardins qui sont trop souvent des « déserts de biodiversité ».  Pensez-y !

Georges Niset

_____________________________________________________________

[i] Ce partage concerne bien entendu le miel mais n’oublions pas que les abeilles peuvent aussi nous fournir en pollen, gelée royale, cire, propolis ou encore venin pour les adeptes de l’api-thérapie.  Je me contenterai de parler ici du partage du miel.

[ii] Le miel contient essentiellement différents sucres mais aussi des acides organiques, des matières minérales, des enzymes, des vitamines, des substances antibiotiques naturelles, etc. Selon la force de la colonie, elle en consomme annuellement de 60 à 80 kg.

[iii] Le pollen est le principal fournisseur de protéines et de lipides mais contient aussi des sucres, des sels minéraux, des vitamines, des substances antibiotiques, etc.  Selon la force de la colonie, elle en consomme annuellement de 30 à 50 kg.

[iv] Les abeilles solitaires ont d’autres comportements de butinage.

[v] L’activité de butinage est stimulée notamment par 2 phéromones, l’une produite par la reine et l’autre par le couvain … en conséquence une colonie privée de reine et dans la foulée de couvain, diminuera son activité de butinage.

[vi] Une abeille butineuse a une capacité de vol d’environ 800 km qui peuvent être parcourus en une semaine de beau temps continu et de pleine floraison par les allers et retours successifs de la ruche à la source florale exploitée … capacité de vol qui sera utilisée sur 2 ou 3  semaines quand le climat est moins favorable, les abeilles ne sortant pas ou peu par temps de pluie, grands vents et températures basses.  Devenues butineuses, les abeilles exercent leur dernière mission et y consacrent leurs dernières semaines de vie jusqu’à épuisement.

[vii] Le corps de ruche est la partie où la reine pond, le couvain se développe et où sont stockés les premières réserves de miel et le pollen.  C’est aussi dans le corps de ruche que les jeunes abeilles vivent leurs premières semaines et, y accomplissent diverses missions : elles sont nettoyeuses, nourrices, manutentionnaires, cirières, maçonnes, gardiennes avant de devenir butineuses.  Le corps de ruche abrite également les butineuses et les faux-bourdons la nuit et par mauvais temps. Enfin, c’est dans le corps de ruche que les abeilles d’hiver vont hiverner.
Un corps de ruche Dadant (modèle le plus fréquemment utilisé) est équipé de 10 cadres qui servent de support aux gaufres de cires constituées des alvéoles typiques des nids d’abeilles mellifères. Une planche couvre cadre, posée sur le corps, ferme le logis des abeilles.

[viii] Chaque type de ruche a des hausses qui s’adaptent aux dimensions du corps de ruches de sorte qu’il suffit de poser la hausse sur le corps après avoir enlevé le couvre cadre qui est alors reposé sur la hausse.  Une fois la 1ière hausse remplie, l’apiculteur peut en placer une 2de par-dessus.  Une hausse Dadant 9 cadres peut contenir jusqu’à 18 kg de miel quand elle est bien remplie.